kinky friedman/twinkle (lasso from el paso, 1976)
KINKY FRIEDMAN A PARIS
En face de moi, sur la toute petite scène de l’Archipel, il souriait sous son chapeau noir assorti à ses moustaches. Avant même qu’il ait chanté la moindre note, cela tenait du miracle. Voir Kinky Friedman à Paris, qui aurait cru ça possible ? Le légendaire candidat au poste de gouverneur du Texas, mélange de Coluche et de Groucho Marx, l’écrivain-culte des polars à succès hantés par les fantômes de Hank Williams, l’ancienne star de la Rolling Thunder Review (aux côtés de son vieux pote, le minstrel blanc Bob Dylan), et surtout le légendaire chanteur country du Texas, l’auteur de They Ain’t Makin' Jews Like Jesus Anymore (Ils ne font plus de juifs comme Jésus) se tenait à quelques mètres de moi … et il chantait. J’étais heureux comme un enfant, il n’en fallait pas plus à mon bonheur, même si je maudissais intérieurement l’ignorance musicale et la paresse crasse des journalistes parisiens, qui les tenaient éloignés de cette petite scène de rien du tout qui créait l’événement, un événement au moins aussi important que les concerts de Prince au Grand Palais.
Peu de gens savent que le cow boy juif du Texas vaut largement Townes Van Zandt, Willie Nelson, Terry Allen, Joe Ely, Jimmie Dale Gilmore, Guy Clark, Steve Young ...ou même Buddy Holly, tous ceux qui ont fait du Texas l’état qui chante le mieux, et depuis longtemps. Qui le sait, ici ? Il n'y avait dans la salle que des allemands, des hollandais, des américains ... moi qui vais au concert une fois tous les trois ans, j'avais un peu honte d'être français. Mais la musique balaie tout ça, surtout quand elle est douce et sucrée comme celle de Kinky. Autant le personnage est drôle et sévère, rigolard, imposant, autant sa musique est murmurée, fragile, presque féminine. A part ses succès remuants comme Asshole from El Paso, un pastiche endiablé de Okie From Muskogee, la chanson red neck et réac de Merle Haggard, il n’a chanté toute la soirée que des standards country et des ballades, les siennes (Sold American ou Autograph, reprise par Delbert McClinton) ou celles des autres (Woody Guthrie surtout, dont il reprend Pretty Boy Floyd avec une fidélité touchante). Mais c’est avec la jolie ballade de Peter La Farge, The Ballad of Ira Hayes, qu’il est peut-être le plus convaincant : n’insistant jamais sur le pathos des paroles, il la survole du bout des lèvres, du bout de l’âme, lui redonnant toute sa dignité originelle, à la fois subtile et mélodramatique, celle qui décrit la vie d’un Indien de l’Arizona, emporté par la déchéance, la honte et l’alcool après avoir été un combattant héroïque à la bataille d’Iwo Jima. Même si Dylan l’a interprétée avec tendresse, la version de Kinky Friedman est infiniment plus subtile, meurtrie, comme tournée vers l’intérieur. C’est ce mélange intime de burlesque (avec son vieux complice Little Jewford en Harpo Marx écarquillé) et de fragilité mélodique que Kinky sait le mieux communiquer à un public qui l’aime d’amour depuis longtemps. On ne remerciera jamais assez Karel Beer d’avoir bricolé en secret la venue de ce héros américain, comme il l’a fait par le passé avec Guy Clark, Chip Taylor et tant d’autres.
(à paraître dans ROLLING STONE)