dimanche 7 décembre 2008

Georgia on my mind

La Russie est loin, très loin. La Géorgie aussi dont on ne cesse pourtant de parler, sans que ça permette d’y comprendre quelque chose. C’est trop loin de tout, trop loin de nous. Ma Géorgie à moi, ce n’est pas celle là. Elle est loin aussi mais elle est en moi. Je n’arrête pas d’y penser et d’y repenser, elle est « on my mind », comme le chantait Hoagy Carmichael, même s’il n’avait en fait composé que la mélodie, son copain Stuart Gorell en avait écrit les paroles en pensant à une autre Georgia … une fille évidemment, la sœur de Hoagy. Pourquoi penser à cette Géorgie là, direz-vous ? Parce qu’elle chante, bande de couillons, elle n’arrête pas, de Macon à Augusta, de Peg Leg Howell à Blind Willie Mc Tell, accents nasillards, traînants, énervés, languissants, criards. Sans oublier les hurleurs nègres de la soul, Little Richard, James Brown, Otis Redding, ces géorgiens certifiés qui savaient aussi se transformer en baladeurs sucrés la nuit venue. Dans la chaleur de la nuit, là-bas, même les chats chantent. Ray Charles savait faire ça mieux que personne, il était né à Albany, Georgia, et sa voix avait su transformer mieux que toute autre ce prénom de fille en chanson d’amour à pleurer toutes les larmes de son corps.

à droite: emmett miller
Mais celui qui chante le mieux la Géorgie, c’est un vieux copain à moi, un mutant. Il s’appelle Emmett Miller et je l’aime d’amour. Il avait tout contre lui au départ : né dans une ferme au tournant du siècle (1903, Macon, Georgia), il a passé sa vie à imiter les noirs dans des spectacles itinérants, sous des tentes où les artistes du 19ème siècle s’exerçaient encore à l’art grotesque et léger du vaudeville finissant.

emmett miller/god's river

emmett miller/anytime + she's funny that way
Que faire aujourd’hui d’un black minstrel, un blanc barbouillé au brou de noix, lèvres rouges démesurées pré-Jagger, pré-Armstrong, pré-tout ? Tout, on peut tout faire de ses chansons paillardes et bluesy, hagardes et hantées, où les sexes et les genres indifférenciés attirent les petits bourgeois blancs en quête de sensations, auxquels les conventions de l’époque interdisent d‘aller voir ou entendre chanter des Noirs. On ne se mélange pas si facilement, rappelez-vous. Emmett Miller, lui, mélangeait tout, à la fois travesti sexuel et racial, d’une audace obscène à faire se gigoter ses contemporains dans des décors de western finissant : ce que le jeune Charlot faisait au cinéma, le jeune Emmett le hurlait en musique en gigotant du cul au rythme des saxophones et des trombones des frères Dorsey. L’essentiel de sa production enregistrée, vingt titres de rêve, pré-rock, pré-pop, pré-tout, se trouvent réunis dans un disque indispensable, The Minstrel Man From Georgia que Sony Legacy a l’indécence de retirer régulièrement de sa prodigieuse collection, Roots N’ Blues, ce qui fait qu’il faut débourser plus de cinquante euros en ce moment pour se l’offrir …
J’avais hasardé ici même l’idée que le grand disciple méconnu d’Emmett Miller était un certain Bob Dylan, qui avait poussé le paradoxe, dès le début des années 70, à se grimer … en blanc pour renverser l’attitude d’Emmett et la poétiser à sa manière : masque en plastique blanc, une sorte de chaux livide à même son visage maigrichon, il était devenu un temps un vrai white minstrel, un vrai white face. Il a continué depuis et on peut dire que, musicalement, ses deux derniers disques sont des pastiches décalés et déviants des musiques d’Emmett Miller.
(A Suivre)
(Rolling Stone)

4 commentaires:

Philippe L a dit…

Et la version de Willie Nelson sur Stardust, il n’y a pas grand chose de plus beau. Peut-être trop dans les limbes, trop blanche (quoique vers la fin)…

skorecki a dit…

l'idée, peut-être trop vite esquissée, c'était de ne parler que de la géorgie, la chanson d'abord, et des géorgiens: peg leg howell, blind willie mc tell, little richard, james brown, otis redding, emmett miller, ray charles ... et dans la seconde partie de thomas a dorsey (georgia tom), des gospels de géorgie, et de ceux de dylan, qui n'a peut-être au fond composé que des hymnes et des gospels ....

Barry a dit…

Miller was a very creative writer, and several of his songs are current in the American musical lexicon. His "Lovesick Blues", was written by Irving Mills and Clifford Friend in 1921. Miller did well with the piece, and added an introductory verse. Of course, most Americans know it from Hank Williams, and it is still quite well-known.

Miller also added an introductory verse to the Williams' "Ain't Gonna Give Nobody None of My Jellyroll" (1917) and performed it with his Georgia Crackers, a version that is still done by some groups.

You have a great collection of music. Keep it up!

Barry

skorecki a dit…

thanks a lot, i'm always interested in further information about emmett miller ... who inspired bob wills, lefty frizzell, merle haggard, and many more who are not even AWARE of it ...


" invraisemblable ou pas, crois-moi, c'est la vérité -et il n'y en a pas deux ..."