mercredi 13 janvier 2010

sur rohmer
qu'un homme de cette qualité là puisse en un clin d'oeil disparaître sans bruit, sur la pointe des pieds, dit toute sa noblesse .... que les medias et surtout la télé restent muets devant sa mort (il filma pour la télévision scolaire des heures et des heures de pures leçons de cinéma) en dit long sur l'inculture de ces mêmes medias ... c'était évidemment le plus grand cinéaste français après bresson, et avant brisseau et moullet, deux de ses plus brillants disciples .... on va encore chercher deux ou trois autres mots à dire (qui s'ajouteront au seul texte digne qui ait été publié sur la mort de rohmer, celui de philippe azoury dans libération), mais on peut déjà avancer sans crainte de se tromper, qu'il était à lui seul le cinéma, et qu'il a tout appris à jean-claude biette, marguerite duras, jean eustache, et aussi à un certain .... woody allen (la collectionneuse est de 1967, annie hall de 1977)
à propos de la mort en douce d'éric rohmer, on peut d'ores et déjà remarquer une chose: seuls ses acteurs lui ont été fidèles, témoignant humblement de ce qu'il leur avait appris, avec une intelligence et une modestie qui forcent l'admiration ....
PS. la mort de rohmer permet enfin d'en finir avec l'hérésie fondatrice du cinéma de bresson , ce sublime aveuglement qui lui fit tenir le théâtre comme seul responsable de tous les maux du cinéma, alors qu'il aura été -de loin- le plus génialement théâtral des cinéastes, depuis ses deux films inauguraux, les anges du pêché (incursion sublime dans le porno mizoguchien), et les dames du bois de boulogne (contamination du récit par une intrigue parallèle sado-lesbienne)... rohmer se sera plutôt attardé, de biais, sur les perversités des petites filles modèles, bresson s'en tenant à un érotisme plus frontal, plus balthusien, mais tout ça n'aura été au fond que théâtre, sublime théâtre, et rien de plus ....

34 commentaires:

david a dit…

Vous avez raison. Je prends pour exemple la télé. Pas un mot de TF1, Arte a à peine osé parler de sa disparition. Et si elle l'a fait, c'est comme une voleuse, entre deux reportages dont la diffusion semblait pour le coup une insulte infligée à ce merveilleux cinéaste. France 2, de son côté, a bien tenté quelque chose, mais son initiative fut un peu trop bâclée et consensuelle pour mériter le titre d'"hommage". Personne, en tout cas, n'a eu l'élégance de dire ou d'écrire quelques phrases qui dépasse le style des faire-part nécrologiques, comme jadis JD Salinger s'y était employé pour son personnage favori, Seymour Glass. Cela, je crois que vous seul aujourd'hui en êtes capable, avec ce sens aïgu de la justice, de l'idéal et de la précision qui caractérise votre superbe écriture.
Bref, pas d'adieu à Rohmer à la TV. Sauf au Soir 3, vers 22 h 45, où Fabrice Luchini rendit un hommage très discret, mais non moins poignant et fort, à son cinéaste de prédilection, à son maître. Vous l'avez peut-être vu... Luchini y parle avec des mots simples, d'une manière sobre qu'il n'a pas toujours, sans chercher le moins du monde à manier l'émotion du spectateur. Il semble un peu gêné, comme un sentiment d'imposture dans la bouche. Ce n'est jamais facile de parler de quelqu'un qui vient de mourir, surtout lorsque vous aimez cette personne. Il éponge de temps en temps la sueur sur son front comme pour dissimuler son regard. La gentillesse et la correction de la journaliste ne suffisent pas, il y a trop de lumière sur le plateau, trop de public dans le décor, ça l'embête mais il ne le dis pas, cache ses larmes car autrement elles lui noueraient la gorge au point de ne plus pouvoir parler. Il parle donc de Rohmer, de ce qu'il lui a donné, de ce qu'il a donné aux autres, à nous. Il le fait bien, et dieu sait qu'à la télé, en direct, ce genre d'exercice est compliqué.
Il raconte aussi une anecdote très touchante sur le cinéaste, et qui rejoint ce que vous écrivez à propos de la noblesse de Rohmer. L'histoire concerne la mère de R, qui détestait l'idée que son fils aille à la télévision pour y promouvoir ses films. Rohmer (je résume) respecta le voeu secret et un peu égoïste de sa maman. Ce n'est seulement qu'en 1972, date à laquelle celle-ci décéda, qu'il consentit à venir sur le petit écran. De cette façon, il ne pouvait pas la décevoir, il était resté fidèle à son désir, attentif et aimant jusqu'à sa mort. Et sans doute même au-dela, comme en témoigne la parfaite intégrité, le joli maintien de sa stature désuete et causeuse qu'il révéla plus tard, lors de rares incursions télé.
PS: Ma nuit chez Maud, je crois, passe ce soir sur la 3. Peut-être en prime, j'espère.

anna muir a dit…

LOU
SO SAD
A
N
N
A

Kapellmeister a dit…

Très tôt hier matin, à la radio, j'ai entendu un hommage plutôt ému et émouvant, sobre aussi, d'Arielle Dombasle. Elle expliquait qu'elle l'avait vu juste avant de mourir. Quand le journaliste lui a demandé quelle était la dernière chose qu'il lui ait dite, elle a répondu : "Il m'a dit "merci" ".

pierrino 27 a dit…

Paul, un ami, chef-op canadien d'Egoyan entre autres, disait qu'il adorait Rohmer car il avait l'impression de se retrouver en famille. C'est vrai qu'on retrouvait cette petite musique, connue mais toujours nouvelle... Nous venons de perdre un membre de la famille que nous aimions retrouver ensemble et sommes bien tristes...
J'attends la suite de vos mots avec impatience, même si, oui, l'article d'Azoury était bien !

peter a dit…

Mes films préférés de Rohmer sont peut être Conte d'été et La collectionneuse. Rohmer évoque pour moi "l'atmosphère" magique de la vie et de l'amour comme Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleur.
Here's a nice clip of young Eric doing his thing on the dance floor:
http://www.dailymotion.com/video/x13drj_eric-rohmer-on-the-dance-floor_parties

Kapellmeister a dit…

Je vois certains commentaires sur certains sites qui me font comprendre que l'hommage de Dombasle à Rohmer n'a pas été apprécié par tout le monde. Bah. Justement, à propos de Dombasle (je signale que je n'ai aucun a priori sur elle) et de Rohmer : ce dernier l'a utilisée à plusieurs reprises dans ses films, cette actrice si décriée. Il avait certainement vu quelque chose en elle qui servait son cinéma. Qu'était-ce donc, Louis ? Pourquoi elle et pas Huppert, ou Binoche, par exemple ? Qu'a-t-il vu en Arielle Dombasle ?

Philippe L a dit…

Rayon vert, chambre verte... Rohmer était un ogre charmant.

skorecki a dit…

elle lui allait comme un gant, arielle, avec cette agaçante façon d'être intelligente, toutes dents dehors

Casper a dit…

"Jadis, le pire reproche qu'on pouvait faire à un film était : "Ca fait théâtre". Aujourd'hui, on dirait plutôt : " Ca fait cinéma".
Le cinéma moderne a plus à craindre de ses propres poncifs que d'une influence extérieure, comme celle du théâtre. (...) En ces années 70, je le dis sans flagornerie, quels films, en France ou même ailleurs, font-ils aller le cinéma de l'avant, plus que ceux de Marguerite Duras ?" (Eric Rohmer, Cahiers Renaud-Barrault n° 96, octobre 1977).

Que dire de plus qu'Anna ? Elle a tout dit ("so sad")

skorecki a dit…

cette citation de rohmer est superbe: le cinéma est le théâtre, disait biette, il voulait dire que c'est une seule et même chose ... plus personne ne dit ça, ne pense ça ... et le génie du cinéma, c'est qu'en pensant le contraire, en cherchant à créer un cinéma lavé de tout théâtre, que bresson a été si grand ....le cinéma c'est tout et son contraire, c'est ce qui l'a rendu si grand ...
PS. sur arielle et éric, disons aussi qu'ils étaient identiques: intelligents, raides, démodés, sans humour, des ovnis de théâtre, ils se comprenaient d'un regard

skorecki a dit…

rohmer parlait toujours au premier degré, arielle aussi, c'est ce qui les unit: la haine du second degré malin, ou plutôt leur incapacité chonique à le pratiquer

Kapellmeister a dit…

Je n'irais pas jusqu'à dire qu'Arielle Dombasle est sans humour : je l'ai entendue plusieurs fois faire preuve d'une bonne dose d'autodérision lors d'interviews, chose qu'on trouvera difficilement chez une Deneuve, par exemple.

skorecki a dit…

avec l'âge, o,n s'adapte ... rohmer aussi a su faire ça .... mais toujours au premier degré, toujours, comme ceux qui n'ont pas peur des couacs divins et de la bêtise sublime..

peter a dit…

"Le récit est au service du lieu, il est fait pour mettre en valeur le lieu. C'est cela que j'appelle la recherche de la vérité [...]. De même m'intéresse la durée, l'objectivité de la durée." Eric Rohmer:
http://www.evene.fr/cinema/actualite/eric-rohmer-nuit-maud-collectionneuse-nouvelle-vague-2480.php

Casper a dit…

Revu ce soir "Les nuits de la pleine lune" en écoutant par hasard Ramblin man de Merle Haggard. Rohmer s'accomode très bien, je trouve, avec le yoddle de Merle : mélange de gravité intense et de légèreté infinie. Entre rire et larme on hésite puis on se laisse aller et on prend ce qui vient : tantôt l'un tantôt l'autre, avec la même délectation.

skorecki a dit…

rohmer et le yodel, ah ah, je n'y aurais jamais pensé ... ça me plaît bien .... merci de cette idée, c'est le plus beau cadeau de bonne année que j'ai reçu ...

Christophe Barbet a dit…

après le plus beau cadeau, voilà le pire : http://barondenouillat.blogspot.com/2010/01/eric-rohmer-est-mort-tu-peux-te.html
Sinon, merci Louis Skorecki, pour ce que vous écriviez et ce que vous écrivez, ça m'est nécessaire, comme m'est nécessaire la ré-évaluation (que vous pratiquez fort bien d'ailleurs) : ça maintient vivant

Casper a dit…

Louis, n'est-ce pas la preuve que l'esprit vient même au plus couillon de vos fans, et bien malgré lui encore... Le rapprochement Rohmer/yodel de Merle Haggard m'est apparu comme une évidence , une révélation (au sens rossellinien). Allez savoir pourquoi ...

skorecki a dit…

c'est rohmer qui rend intelligent, pas moi(à suivre)

Casper a dit…

Excusez-moi mais sans vous, Louis, cette hypothèse Rohmer-yodel (intempestive, incongrue, sans doute complètement conne) n'aurait jamais vu le jour.

skorecki a dit…

c'est le côté tyrolien de rohmer, sans doute ...

Casper a dit…

je connais trop peu Rohmer pour répondre. J'ai cru comprendre qu'il était assez germaniste (son admiration pour Murnau, Kleist, etc.). De là à lui attribuer un côté tyrolien, pourquoi pas ? Après tout, son extrême élégance, son extrême raffinement, son amour de la langue (et surtout celle du théâtre !) n'excluent pas une certaine trivialité. C'est cette trivialité (ce côté yodel) que j'ai cru entendre dans la bouche de Pascale Ogier et de Luchini. Mais je peux me tromper totalement.

skorecki a dit…

disons pour aller vite que la transparence théâtrale des sept grands cinéastes épiques (bresson, rohmer, murnaü, keaton, mizoguchi, lang, dreyer) représente le pur génie de l'homme blanc, et que rien ne viendra jamais surpasser ça ....
rien sauf le sale gosse, l'irrécupérable, celui qui écrase des oeufs dans son pantalon pour faire hurler les gosses du monde entier d'un seul et même éclat de rire, celui qui dépasse le cinéma et le théâtre pour retrouver les chapiteaux forains et les minstrel shows travestis des débuts ...
oui, oui, charlot, souvent peu apprécié à l'époque des grands cinéaste du théatre et de l'épopée, qui le trouvaient -à juste titre- un rien trop vulgaire ....

peter a dit…

Pour moi j'aime le même "grace-fullness" que je trouve chez Rohmer et aussi chez Les vacances de M. Hulot de Tati.

skorecki a dit…

vous aimez l'humour propre, à l'évidence ... je préfèrerai toujours l'humour sale, l'amour dégoutant ... tout ce qui excède le cinéma

peter a dit…

Au contraire, j'aime les deux.

Griffon a dit…

Je crois que c'est Azoury qui raconte que Rohmer n'aimait pas beaucoup Chaplin...

skorecki a dit…

un génie aryen comme rohmer, qui n'a jamais filmé un noir ou un arabe (même de loin ...) ne pouvait que frissonner de dégoût aux gags noirauds du jeune charlot ... il préfèrait de loin buster keaton à chaplin, comme 99 % des cinéphiles des années 50/60...mais quand azoury rappelle que rohmer préférait aussi le roi de la raideur occidentale néobergsonienne rené clair à chaplin, là on a un peu honte ....

Casper a dit…

et quand il parle de son admiration pour la rigueur de l'espace chez Carné, son "Kammerspiel" , son cinéma de chambre , inspiré du cinéma allemand des années vingt, on dit quoi ? On dit que c'est moins grave que de préférer Keaton à Chaplin...

Philippe L a dit…

Revu « La Femme de l'aviateur » : Hitchcock (lo-fi) chez Musset ou l’inverse. Trépidante poursuite et carte du tendre. Film de demi-saison toujours rose drôle et émouvant. Anne-Laure Meury géniale en prototype dombaslien (je l’aime, on ne peut que l’aimer... toujours), Philippe Marlaud fantôme touchant, forcement, touchant (je l’aime aussi, j’aime les fantômes...)

P.-S. Les montées d’escaliers sont de chez Murnau. Dans la séquence d’ouverture (la poste) il y a des noirs filmés de loin .

skorecki a dit…

bravo, vous avez l'oeil

pierrot-le-fou a dit…

Do not have much to say. I really like the cinema of Rohmer. And I like your piece/memory. I hope to do something on my ezine (La furia umana) one day.
Toni

Griffe a dit…

Salut, Louis. Si l’on y réfléchit, Rivette, Chabrol, Truffaut n’ont pas plus filmé d’Arabes et de Noirs que Rohmer… Or, ça se remarque moins. Pourquoi, à ton avis, est-ce que ça se voit davantage chez Rohmer ? Parce que c’est (en apparence) moins du « cinéma », qu’il y a un aspect sociologique plus saillant ?

SPaM a dit…

Tendances germaniques chez Rohmer, pourquoi alors "Stromboli" fût-il pour lui un coup de foudre fondateur? Luchini se souviens qu'ils ont évoqué Nietzsche lors de leur première rencontre. Comme le penseur moustachu, Rohmer serait un européen du nord fasciné par la Méditerrannée, par cette mentalité pour laquelle le premier degré ne réside pas dans la parole mais dans la chair, jusque dans la tragédie, malheur touchant au corps (vénération du crucifié).

Le bavardage vaguement théâtral des personnages rohmériens leur permet de ne pas choisir entre le nord et le sud (théâtre: respect du texte et présence des acteurs). Mais dans la vie, ce compromis produit des unions contrariées.

Ces personnages sont français, ni latins ni nordiques, appartenant à ce pays (jacobin et bordélique) qui n'a jamais eu d'identité nationale. Rohmer ne montre pas de minorités visibles mais il tend au pays un miroir peu flatteur, reflètant une contrée étrangère à elle-même, comment opposer le sale à ceux qui n'ont rien qui leur soit propre?

Un album rohmérien, contradictoire donc, ce serait "Death of a ladies' man", Léonard Cohen produit par Phil Spector. Soit un auteur scrupuleux dont le chant se retrouve enserré par la musique la moins désincarnée qu'on puisse imaginer, laquelle a pourtant besoin du verbe et du chanteur pour exister (chanson, cinéma parlant: arts boiteux). En passant: les choeurs spectoriens sont une sorte de yodel.

L'analogie devient plus pertinente pour le titre "Memories", dont le texte évoque des souvenirs d'adolescence, une discussion avec une fille pour savoir si Cohen pourra la voir nue. L'adolescence balance aussi entre la chair et le verbe, sans aucune chance d'atteindre le bonheur:all he has to do is dream.

*Disgression sur le sale et le propre: en 1930 Charlot représentait le type de l'enfant perpétuel. En 2010 ce serait plutôt Adrien Monk (le sale revenant à des adolescents trés peu rohmériens).Qu'on en tire les conclusions sur notre époque ... n'empêche j'aime les deux.


" invraisemblable ou pas, crois-moi, c'est la vérité -et il n'y en a pas deux ..."