jeudi 18 novembre 2010

sur samuel fuller (notes d'après beaubourg)


Je me suis retrouvé l’autre jour en sous-sol, à Beaubourg, en train de présenter un film peu connu de Samuel Fuller, White Dog. Un miracle de réussite tardif (1982). J’ai réalisé quelques heures après le débat (chaleureux, confus, brouillon, éparpillé) que je n’avais pas présenté de film depuis … 46 ou 47 ans. Contrairement à la plupart de mes collègues journalistes, ma carrière d’animateur de ciné-club n’a duré que deux ou trois ans, pendant lesquels je me faisais quelques sous en présentant des films dans le cadre de la FFCC (fédération française des ciné-clubs). La toute dernière fois que je me suis risqué à l’exercice périlleux du débat, c’était pour le Désert Rouge d’Antonioni, ce qui me valut d’être exclu de la FFCC grâce à l’intervention d’un collègue des Cahiers du cinéma, Michel Delahaye, qui n’avait pas apprécié mon style sans doute un peu trop perso à son goût. Que s’était-il passé? J’avais proposé au public un exercice particulier, présenter un film … que je n’avais pas vu. On en parlerait après la projection, à égalité d’expérience. J’avais aussi prévenu la FFCC que, n’étant pas du tout un fan d’Antonioni, il y avait de fortes chances que n’aime pas le film. Ce qui fût le cas : j’ai détesté le Désert Rouge. Si je me souviens bien, le débat fût passionnant, et personne ne s’en est plaint. Sauf Delahaye, qui m’avait précédé aux Cahiers d’au moins dix ans, et qui s’étourdissait volontiers de l’intellectualisme frigide d’Antonioni. Finis, les quelques sous que me procuraient mes présentations de films, je fus définitivement exclu de la FFCC, grâce aux protestations aristos du grand Delahaye (qui vient, à 90 ans, de sortir un beau livre sur le cinéma, aux editions Capricci).
Tout ça, ces souvenirs de jeune homme impatient, m’est donc revenu en trombe, comme une bourrasque intempestive, sans que j’ai pû en faire bénéficier les spectateurs de Beaubourg avec lesquels je venais de discuter de ce très beau Fuller oublié.
White Dog permet de réévaluer l’oeuvre de Fuller. Disons que c’est le seul bon film de ses quarante dernières années. C'est triste mais c'est comme ça. Tous ses chefs d'oeuvre, il les a réalisés en quinze ans, à commencer par ses toutes premières images muettes sur la libération du camp de concentration de Birkenau (le film sera sonorisé et terminé par Emile Weiss des dizaines d'années plus tard). La cassure dans l’oeuvre de Fuller se produit après Merrill's Marauders, chef d'oeuvre guerrier où le cinéaste tue littéralement son héros, Jeff Chandler, pendant le tournage (le fait que l'acteur ait été malade, et consentant, ne change rien à l'affaire). Quelques mois après Merrill's Marauders, Fuller tourne ses deux films-suicide, Shock Corridor et Naked Kiss (1961/62), trop marqués par Un grand amour de Beethoven d'Abel Gance, et par les premiers Godard. Fuller se prend pour un artiste, la pire chose qui puisse arriver à un cinéaste américain. Il passera le reste de sa vie faire des mauvais films, et à radoter, radoter, radoter.

25 commentaires:

Anonyme a dit…

Y'avait du monde pour White Dog?

skorecki a dit…

à votre avis?

Anonyme a dit…

Non.

Anonyme a dit…

J'y était, et c'était génial.. m a i s; sans micro, j'ai raté la moitié - si pas plus - de la discussion!!! et je suis repartie frustrée! Il parait que "monsieur" aime pas le micro...je peux comprendre cela, mais j'avais envie de pleurer (presque). pour la prochaine fois, pitié pour les "sourdes de la feuille" micro !

skorecki a dit…

désolé ... vous auriez dû "protester" davantage ... ma femme était au tout dernier rang et entendait très bien ... je trouve que sans micro, c'est plus démocratique, disons, mais j'aurais pu en utiliser un si j'avais senti la gêne de plusieurs personnes ... mais vous savez, j'ai parlé vite, très vite, trop viten, de trop de choses, c'est pourquoi on n'entendait/on ne comprenait pas beaucoup ...
manque d'habitude?

FG a dit…

Le chien de Saint Basilio suivait la trace d'une lièvre au long d'un chemin, et à un moment donné, le chemin se divisait en trois.
Il s'est rapproché pour sentir le premier sentier : il n'y avait pas de trace. Il tente donc avec le deuxième. Pas de trace non plus.
Il décide par conséquent de prendre directement le troisième chemin, sans s'arrêter à sentir.
Cette histoire démontrait que les animaux sont ratiomorphes, car ce chien avait trouvé la solution d'un syllogisme disjonctif.
Et c'est drôle de penser à cela à la fin de White Dog.

Merci beaucoup pour le débat d'hier soir où en effet il y avait du monde.

Griffe a dit…

Salut, Louis. Voici un lien vers le texte de Meschonnic dont je t'ai touché un mot hier, en passant, après ce très beau film de Fuller. Et merci pour la discussion. La confusion est (presque) toujours préférable au cours magistral.

http://meschonnic.blogspot.com/2010/01/pour-en-finir-avec-le-mot-shoah.html

skorecki a dit…

merci pour ce beau lien ... ce beau texte .. ... vos remarques d'hier ... et surtout merci d'être venu, je ne savais que c'était vous ...

Griffe a dit…

Merci à vous.

Kapellmeister a dit…

Louis, j'ai vu une critique de Yannick Dahan consacrée à "White Dog", il y a ... deux ans ? et il disait beaucoup de bien du film, mais il disait aussi qu'il y avait deux versions du film, que le film était sorti sur les écrans dans une version non éditée par Fuller, moins sulfureuse que la version Director's cut, et que la version Director's cut était sortie en DVD il y a quelque temps, mais qu'elle n'est disponible que dans certains pays, et pas dans son édition française. Est-ce que vous sauriez où l'on peut se procurer la version Director's cut en dvd, s'il vous plaît ?

skorecki a dit…

j'en sais rien/je m'en fous/je déteste les "director's cut"/seul ce qui sort ou est sorti compte pour moi/le reste c'est foutaise, maniaqueries de cinéastes, ou de cinéphiles ...

Kapellmeister a dit…

Moi aussi, généralement, je m'en fiche, des Director's cut, mais là, j'avais cru comprendre que le film avait été tellement modifié qu'on ne comprenait plus l'intrigue. Moi, c'est simple, je veux comprendre l'intrigue du film que je regarde. Enfin bon, si vous ne savez pas... Merci quand même pour la réponse.

skorecki a dit…

j'ai revu le film dimanche .. l'intrigue est parfaitement clair ... et c'est une petite merveille de film ...

Casper a dit…

Louis, il y a deux mois, sans savoir pourquoi, j'ai acheté le bouquin de Delahaye, "A la fortune du beau". Sans doute à cause d'un film que j'ai vu souvent : "Elle court, elle court la banlieue". Un pauvre film des années 70 mais dans lequel pendant quelques secondes on est projeté, grâce à Delahaye, dans une autre dimension. Il a 90 ans, il est sans doute seul.Tout seul. On l'oublie pas (même s'il vous viré de la FFCC...).

skorecki a dit…

ne croyez pas que je lui en veuille, je ne crois pas être rancunier, au contraire, c'est juste que cet incident curieux m'est soudain revenu en mémoire ... ...les textes de michel delahaye sont intéressants, souvent originaux, et comme acteur, chez godard et surtout chez treilhou (simone barbès, ou la vertu) il est souvent génial ...

Casper a dit…

Jean Renoir lui a donné la canne d'Opale/Dr Cordelier.
James Ivory lui a donné une miniature indienne du XVIIIe siècle.
Judith Elek lui a donné une assiette.
Il a fait 22 métiers.
Il a joué dans 98 films.
Il a écrit aux Cahiers du cinéma et à la Lettre du cinéma.
Il est l'auteur d'un roman et d'un film.
Il est né en 1929.
C'est Michel Delaye.

(Et il vous a viré de la FFCC...)

Il a écrit un beau texte sur Pagnol mais trop long à rapporter ici. Et puis, franchement, il vaut mieux écouter Bo Diddley et Buddy Holly que de lire de la littérature de cinéma.

Kapellmeister a dit…

Ça y est, j'ai enfin vu "White Dog". C'est sans doute le meilleur film animalier, si on peut désigner ce film ainsi, qu'il m'ait été donné de voir. Dans "White Dog", le chien est un chien, et il est filmé comme un chien, ce qui est très rare.Chapeau bas à Fuller pour avoir su filmer ça et, au dresseur, aussi. On peut largement considérer que ce que je dis est anodin, compte tenu du sujet du film, mais je n'ai pas envie de m'étaler outre mesure.

Seydou Yéké a dit…

Non, Kapell, vous avez raison. Dans ce film, le chien est un chien. Et le dresseur est un dresseur. C'est une façon de filmer le travail à l'oeuvre (avec et sans jeu de mots) qui vaut bien celle de tous les cinéastes qui se croient matérialistes ou, pires, ouvriéristes. Fuller est juste un ouvrier, un bon ouvrier du cinéma faisant son job en filmant un scénario pour le studio qui l'a engagé. Disons aussi que cette façon de montrer le travail a-t-elle seulement son équivalent chez les Straub (dont, par ailleurs, j'aime les films)?

skorecki a dit…

vous straubez trop, cher ami ... il ne s'agit pas dans white dog de filmer à hauteur de chien, ou autrres foutaises, ni de filmer le travail, ou autres délires ouvriéristes léninisto_debordiens ... it's just a black and white (love) story in colour ...

skorecki a dit…

... mais ça, cher monomaniaque seydou, c'est sans doute trop dur pour vous ...

Kapellmeister a dit…

@Louis Skorecki : c'est amusant, j'ai bien vu une histoire d'amour, mais plutôt entre la jeune actrice et le chien. Le dresseur noir me semblait plutôt jouer le rôle de l'homme de science, pour qui le chien est avant tout un cobaye, un cobaye qu'il traite avec beaucoup de douceur et d'humanité, mais un cobaye tout de même. A la fin du film, j'ai l'impression que Keys pleure sur l'échec de son expérience, et sur tout ce que cela signifie, alors que la jeune actrice pleure son chien.

(Éclaircissement : dans mon commentaire précédant, le dresseur dont je parle est le vrai dresseur du chien, pas Keys)

Seydou Yéké a dit…

Wah, l'autre, en plus y m'a piqué mon truc sur la couleur et le N&B, j'te jure...

Seydou Yéké a dit…

(Plus sérieux): dans mon enfance, j'ai vu des dizaines ou des centaines de téléfilms produits par Disney Channel, ou d'autres, qui filmaient remarquablement bien les enfants et les chiens. Je serais incapable de dire quoi, mais je le sais, je les ai vus.

Seydou Yéké a dit…

Je repense au film et me dis: plus qu'un film animalier, c'est un film sur la violence originaire (et son revers, l'amour) des Etats-Unis d'Amérique, un film animal, sans métaphore, sur la naissance d'une nation, une variation sur le film premier (ou primitif) de Griffith, qui a tout de même donné son nom au parc forestier, un poumon de forêt verte au coeur de Hollywood, pour tous ceux qui connaissent bien Los Angeles, et donc c'est là, dans cette violence primitive du cinéma américain, que se joue le film de Fuller, plusieurs décennies après Griffith. Toujours les mêmes questions, comme l'éthologie parle d'intelligence primitive, comme un retour aux mythes qui sous-tendent le cinéma, pour ce retour skoreckien (de circonstance) à l'écriture sur (ou avec) le cinéma. Words, Words, Words, cela mériterait bien à soi seul une nouvelle revue, soyons fous, entre couleurs et N&B, entre chien et loup.

skorecki a dit…

l'avantage quand on accumule les années, comme moi, qu'on atteint ce triste "old age" dont parle walter brennan dans rio bravo, c'est qu'on n'est pas obligé de répondre à TOUT le monde


" invraisemblable ou pas, crois-moi, c'est la vérité -et il n'y en a pas deux ..."