vendredi 1 janvier 2010

lisbonne/salinger, un aller -retour
je reviens de lisbonne, j'ai montré mes films à la cinémathèque devant une vingtaine de spectateurs très attentifs .... merci à luis miguel oliveira et à ses deux collaboratrices .... au même moment, jd salinger mourait ... je suis triste ... les mots me manquent ...
ce que j'ai le plus lu et relu dans ma vie, ce sont les aventures de la famille glass .... from esmé with love & squalor, a perfect day for bananafish et les autres nouvelles de nine stories, franny and zooey, raise high the roofbeam carpenters, seymour, an introduction ... comme je lisais et relisais raymond chandler il y a longtemps .... et comme je n'ai jamais cessé de relire lolita en anglais ... les enfants glass faisaient de la radio-réalité, les parents glass étaient des héros de vaudeville, comme les black minstrels, comme emmett miller, comme charlie chaplin à londres, aussi, le même chaplin qui ravira au jeune salinger la femme de sa vie, la belle oona o'neil (jd salinger insultera plus tard, à coup de lettres rageuses, le "vieil homme dégoûtant" qui lui avait volé sa fiancée, la trop jeune oona ...) ... c'est la fin d'un monde, un monde d'images et de mots, de mots parlés, rimés, et encore parlés.
parler le monde, salinger le faisait mieux que tout le monde, dans la langue la plus ordinairement poétique, la plus ramassée, la plus bavarde qui soit. il faisait en anglais, en américain plutôt, ce que le russe nabokov bricolait au même moment avec des bribes d'anglo-américain de collège, ce que céline faisait également de son côté, avec un côté plus noir mais tout aussi lumineux au fond .... cet ordinaire poétique de la langue américaine, salinger en a fait des énigmes, des bouts rimés, des koans ... on connaît le son de deux mains qui applaudissent, mais il n'est pas important de savoir ce qu'est le son d'une main, une seule ... le plus important est d'imaginer une petite fille qui bouge les lèvres dans le noir sans qu'un seul son ne sorte de sa bouche, répétant à l'infini une seule et même phrase, un mantra gamin pour extraterrestre urbain ... le lecteur finira bien par croire que cette prière là, faite de mots silencieux, lui permet, à elle, à lui, de flotter au dessus du sol et d'entendre voler les poissons, les poissons- banane, les poissons-chat ... et même les poissons-rat.
on garde salinger pour soi, on n'en parle jamais, ni à ses éditeurs, ni à ses amis ... .... en fait chaque lecteur de salinger pense qu'il n'y a que lui pour le lire, il pense qu'il est le seul ... ses lecteurs se comptent un à un, sur les doigts d'une main, sans que ça se sache, sans qu'ils n'en sachent rien, jusqu'à ce que ça fasse des millions de lecteurs uniques, à s'additionner sans jamais se toucher ...
je n'ai parlé de salinger qu'une seule fois, dans un coin perdu de bretagne, il y trente ans, avec deux amis que j'avais alors, pierre trividic et pascale ferran, et je me suis émerveillé tout haut, pour la première et la dernière fois de ma vie, de ce petit miracle: deux autres personnes, deux êtres humains, partageaient mon amour, un amour oblique et frontal à la fois pour les enfants butés et les jeunes adultes de j.d salinger ... c'est tout juste si on ne se récita pas des bribes de phrases tout haut, en plein jour, dans le vent ... des années plus tard, en voyant son premier film, petits arrangements avec les morts, j'ai su que pascale ferran -et pierre trividic qui venait d'en écrire le scénario et les dialogues- seraient parmi les seuls à avoir abordé de front, avec tout le sérieux de l'enfance, l'univers buté des nouvelles bavardes de salinger ...
encore un mot, peut-être le dernier. la religion bouddhiste n'a qu'une importance maniaque, répétitive, décorative, dans les textes de salinger. c'est juste un rituel comme un autre. il y en a de plus bêtes.
et pourtant, je suis passé de ces exercices zen plus pittoresques qu'immatériels, auxquels se livrent ses personnages, franny surtout si je me rappelle bien, à la lectures de vrais contes zen (en anglais aussi, il n'y avait rien en français), avec le même amateurisme enthousiaste dont ses personnages faisaient preuve. les rituels m'intéressant décidément plus que les religions elles-mêmes, je suis passé du bouddhisme zen aux contes hassidiques (martin buber, rabbi nachman .. et même elie wiesel), puis aux délires philosophiques abstraits des soufis de l'islam (ibn' arabi surtout), et enfin, in extremis, aux merveilles d'érudition chrétiennes d'un juriste juif trop peu connu, jacob taubes dont le seul livre (c'était un professeur, un orateur), théologie politique de paul, est devenu mon livre de chevet, malgré une sorte d'hermétisme lacanien qui me séduit plus qu'il ne me rebute. des rituels religieux, je suis passé à un moment aux écrits de leroi-gourhan sur la préhistoire (surtout son petit livre rouge sur la religion des hommes préhistoriques), mais là, je ne suis pas sûr qu'il y ait un rapport avec salinger. encore que ...
post scriptum . cette famille glass, ce mot là, ça tisse quoi? dire d'abord que la célébrité de salinger s'est faite sur un malentendu pré-glass, sur catcher in the rye, sur les gros mots poétiques mais convenus de holden caufield. je ne l'ai jamais vraiment aimé, ce livre là ... trop américain, trop conventionnel, trop doucement décalé, révolté, parlé/parlé/parlé ... avec les glass c'est différent: d'où viennent-ils? où vont-ils? leurs mots sont légers, presque immatériels, d'une pure musicalité de la langue parlée, hors réalisme, hors théâtre, hors cinéma, hors tout -la même immatérialité musicale que celle de l'étranger nabokov dans lolita, celui qui écoute d'une oreille distraite, étrangère, les étudiants, les fillettes, les nymphettes ... et les papillons.

si j.d salinger chantait, il chanterait sans effort (moins, c'est mieux) comme bobby troup, le roi du minimalisme .... ou mieux encore comme sinatra .... deux versions de misty (bobby troup, après my funny valentine , et sinatra, prise inédite tirée de sinatra and strings)

21 commentaires:

Kapellmeister a dit…

Quel âge aviez-vous quand vous avez lu The Catcher In The Rye, Louis ?

skorecki a dit…

je dirais que j'ai lu salinger la première fois entre 18 et 25 ans ... mais je n'ai jamais été fou de catcher in the rye, ce sont les dialogues magiques et les actes poétiques de la famille glass, les nouvelles, puis f et z, puis r h t r b c (et s une introduction) qui m'ont ébloui ... j'ai lu, relu, relu très (ir)régulièrement salinger depuis, la plupart du temps en anglais (en même temps que lolita de nabokov, toujours en anglais) .. ... ... ...
sinon je ne lis presque jamais de livres (et j'ai rarement lu dans ma vie, je lis des bouts de choses) ... sauf des livres sur la religion (et la préhistoire) depuis 20/30 ans ...

Kapellmeister a dit…

Je l'ai découvert vers 18 ans moi aussi. TCITR m'avait beaucoup émue, comme "The Heart Is A Lonely Hunter" de McCullers, découvert à la même époque. Je ne pense pas, en revanche, que j'apprécierais autant le "Catcher" aujourd'hui, parce que j'ai vieilli et que j'ai changé. C'est pour ça que je préfère ne pas le relire, même si j'en ai parfois envie. Autant garder un beau souvenir intact. Vous n'êtes pas un grand lecteur, dites-vous, mais avez vous déjà lu "The Neon Bible" de John Kennedy Toole ? Très beau livre écrit par un garçon qui n'avait alors que 16 ans. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai eu l'impression d'y retrouver un peu de l'esprit de Salinger.

skorecki a dit…

la bible de néon, oui je l'ai lu

peter a dit…

Gérard Depardieu does a great job as a crooner in Xavier Giannoli's engaging and enchanting film "Quand j'étais chanteur"

skorecki a dit…

ce qui m'a rendu plus que triste, c'est le sinistre ratage de libération sur jd salinger: la "une" poétique, à la libé, que j'espérais, n'était pas au rendez-vous ... mathieu lindon avait signé un texte incompétent ....et pire, attribué un nom à l'auteur de l'énigme zen proposée (on connait le son de deux mains qui applaudissent/mais quel est le son d'UNE main qui applaudit?) ... il l'appelle A. Zen Koan (un "koan" est une énigme, un problème zen)

Kapellmeister a dit…

Qui sait ? Lançon fera peut-être un papier sur Salinger (pour Charlie Hebdo). Il se débrouille plutôt bien, en général, non ?

skorecki a dit…

mathieu lindon peut être bon ... le problème, c'est qu'il ne connaît pas -ou à peine- salinger ... lançon est plus régulier, disons ... mais ce n'est pas trop ma tasse de thé ...

Philippe L a dit…

Merci pour ce Bobby Troup sans effort, c’est très beau ... « The Heart Is A Lonely Hunter » c’est très beau aussi...

Pierre Léon a dit…

"je n'ai parlé de salinger qu'une seule fois"
……………………………………non, Louis
ou alors tu m'as parlé en dormant

skorecki a dit…

ce que je voulais dire, pierre, (mais j'ai une mauvaise mémoire, i may be wrong), c'est que je n'ai jamais parlé longuement avec quelqu'un de salinger, ni dialogué avec quelqu'un ...

peter a dit…

Franny et al:
http://www.youtube.com/watch?v=NvMhnpRo5HY&feature=related

peter a dit…

"It's funny. All you have to do is say something nobody understands and they'll do practically anything you want them to."
J.D. Salinger, The Catcher in the Rye

Kapellmeister a dit…

Ca y est , Lançon a fait un article sur Salinger (Charlie Hebdo). Enfin bon, c'est plutôt un article sur La Rochefoucauld. En tout cas, ce n'est bon ni sur La Rochefoucauld ni sur Salinger. Je me demande d'ailleurs comment il se fait qu'il enseigne la littérature française à Duke étant donné qu'il ne semble pas en être spécialiste. Je me serais plutôt attendue à ce qu'il donne des cours de journalisme.

skorecki a dit…

lançon sera toujours lançon ("duke" était le surnom de john wayne)

Kapellmeister a dit…

Vous êtes sibyllin, Louis. :)

Je trouve Lançon plutôt agréable à lire quand il fait de petits articles façon "Mythologies" de Barthes. En gros, quand il fait dans la mini-analyse sociologique. Je m'attendais ce qu'il soit plus fin sur ce coup-là. Peut-être qu'il ne sait pas trop parler bouquins, films et musiques.

skorecki a dit…

soyons moins sybillin, ok .... lançon est un prof de province, peu généreux, qui fait illusion auprès des dentellières de sous-préfecture ... il a sa "petite musique" comme on dit dans télérama ... je ne l'ai jamais aimé, ni à lire, ni en vrai ... quant à la mini-analyse sociologique, façon barthes, c'est le pire travers de libération depuis ... 30 ans ... c'est même le seul travers qui lui reste, à ce journal en forme de jeu de mots ...

Kapellmeister a dit…

Il travaille encore à Libération ? (vu que je ne lis plus Libé depuis très longtemps, je l'ignorais totalement).Eh bien, dites-donc, vous avez l'air de l'aimer autant que vous aimez Eric Neuhoff (pour Neuhoff, je n'ai pas d'opinion sur ses écrits : je ne l'ai jamais lu. Je sais simplement que l'entendre parler me hérisse le poil, surtout quand il donne dans le "je suis le spécialiste de Frank Sinatra").

skorecki a dit…

oui oui, il est journaliste littéraire au long cours à libé ... lisez plutôt un autre philippe l, philippe l, précisément (tapez ordet blog sur google, vous êtes chez lui), fou de musique et de littérature ... mais qui écrit simplement bien ...

Kapellmeister a dit…

C'est déjà fait. Je le lis depuis quelques mois déjà. Et je suis d'ailleurs abonnée à son site depuis quelque temps. Excellent blog, en effet.

skorecki a dit…

cemui-là, alors:
disciplineindisorder.blogspot.com


" invraisemblable ou pas, crois-moi, c'est la vérité -et il n'y en a pas deux ..."